Cela fait un moment que cet article me trotte dans la tête, que cette phrase revient en boucle comme un refrain : « Charlotte Mason n’est pas un jeu. » Mais est-ce que ce n’est pas un peu provocateur ? Est-ce que le risque ne serait pas de rendre à vos yeux, chers lecteurs, cette pédagogie austère ?

La raison qui me pousse à écrire aujourd’hui est que j’en ai assez de voir le mot « ludique » écrit partout où l’éducation de nos enfants est concernée. J’en ai vraiment assez que tout doive être rendu ludique, drôle, proposé sous forme de jeu pour que « ça passe » et que les enfants adhèrent. À croire que sans « ludique », les enfants n’accrochent pas, n’aiment pas, n’apprennent pas. Puisque le ludique provoque l’enthousiasme, et l’enthousiasme permet l’apprentissage. 

Vision incomplète et si erronée.

J’ai aussi remarqué que le mot « vivant » qui est associé à la pédagogie Mason est dévié de son sens origineL. Vivant passe pour être « joyeux » et « amusant ». Quelque chose de vivant serait attractif, coloré… ludique !

Mais ce n’est pas du tout le sens que donne Charlotte Mason à ce mot. Ce qu’elle dit c’est que l’être humain est un être spirituel doté d’une enveloppe corporelle : il est capable d’expression, de répondre et recevoir des impressions, d’établir des relations avec le monde matériel. Il est capable de relations illimitées avec un sujet. 

En cela, il est un organisme vivant, qui grandit en se nourrissant aussi bien physiquement que spirituellement. 

En gros, votre enfant a faim. Avec quoi allez-vous le nourrir ?

Pour Charlotte Mason, le but de l’éducation est de donner des intérêts vivants dans un grand nombre de directions pour combattre le fléau de l’inanition intellectuelle. Et la tâche qui nous incombe en tant que parent-éducateur est de mettre nos enfants en contact avec les meilleures pensées du monde.

La vraie question qu’il faut se poser à mon sens est : pourquoi cherchons-nous à rendre ludique les apprentissages ?

La réponse apportée est que sans « amusements » les enfants ne s’intéressent pas et n’apprennent pas.

Vraiment ? 

Quel est le fond du problème ? Pourquoi achetons-nous des jeux de société ou cherchons-nous à présenter sous forme de jeux ou d’apprentissages ludiques les maths, la conjugaison, l’écriture, l’histoire, la géographie… ?

Parce que nos enfants s’ennuient ? Parce qu’ils ne retiennent rien ? Parce que cela ne les intéresse pas ? Parce qu’ils boudent la matière ? Ou carrément parce que ça provoque des pleurs ?

Oh comme je suis d’accord avec Thierry Pardo quand il dit que cette forme d’apprentissage est une grande perversion. 

Nous avons reconnu depuis longtemps le pouvoir du jeu dans la construction d’un enfant ; que le jeu est le travail de l’enfant durant ses premières années de vie. Le jeu a une valeur fondamentale jusqu’à 5-6 ans. Il suffit de regarder n’importe quel enfant pour se rendre compte à quel point il est absorbé dans ses jeux. Et par ses jeux, il développe un certain nombre de capacités et de compétences.

Nous aimons tous jouer, même après 6 ans, même adulte. 

Et c’est parce que les éducateurs et les industries ont remarqué cet attrait pour le jeu, qu’ils se sont mis à en vanter les bienfaits et à l’utiliser pour faire apprendre aux enfants les choses pénibles qui ne les intéressent pas.

D’accord, et ? Quelle est la solution alors ?

Dans son volume 2, Charlotte Mason regrette que l’on « détourne l’appétit démesuré naturel pour la connaissance. »

Pourtant, l’objectif de l’éducation est d’assimiler des idées. Quelles idées reçoit-on quand on doit colorier, tracer des traits entre deux images, tirer des cartes, répondre à des questions, coller des images ?

Les approches ludiques conduisent à des futilités d’enseignement. Et pire : Charlotte Mason dit qu’elles conduisent à de mauvaises habitudes « de léthargie et d’indulgence trop poussée avec soi-même », la nature humaine ayant tendance à vouloir faire le moins d’efforts possible.

Les enfants sont intelligents. Ils doivent apprendre dans un environnement intelligent. Et nous devons faire en sorte de développer une curiosité intelligente, car « la limite de l’intelligence coïncide avec la limite des intérêts. » 

Il faut arrêter de regarder les enfants comme un amas de facultés, mais plutôt comme des personnes dont la grande affaire dans la vie est d’entrer en relation avec des « esprits » de toutes sortes.

Aujourd’hui, nous apprenons à nos enfants à apprendre sans s’en rendre compte. À faire seulement si c’est attrayant et amusant. Pourquoi ne pourrait-on pas se montrer sincère avec eux ? Réfléchir à pourquoi il est important d’apprendre et de s’instruire et le dire, plutôt que d’utiliser des moyens détournés pour faire de la géographie, de la grammaire, etc. Il est beaucoup plus respectueux envers les enfants d’être honnête avec eux.

Il peut y avoir deux raisons qui nous poussent à nous tourner vers des ressources ludiques : 

  • nos propres croyances : nos idées « sont un fleuve qui entraîne l’enfant vers son chemin ». Si on pense que le travail est un labeur, que ce que l’enfant veut c’est seulement jouer, cela va impacter notre façon d’instruire et le chemin de vie de l’enfant.
  • nos enfants n’accrochent pas avec la matière ou le formel. Alors nous cherchons une façon détournée de lui faire apprendre les choses. 

Mais pourquoi nos enfants n’aiment pas apprendre ces choses : 

  • parce qu’elles sont sur-représentées,
  • sans méthode,
  • et par le mauvais médium.

« On se blâme alors que nous devrions blâmer l’instrument que nous utilisons. »

Oh comme j’aime l’approche franche et respectueuse de Charlotte Mason.

Trop de grammaire, trop d’écriture, trop de maths, trop de lecture, tuent. Tuent l’envie d’apprendre, tuent la curiosité, tuent l’enthousiasme, tuent les apprentissages. Alors, on s’entête. Si notre enfant n’aime pas et n’apprend pas, c’est que ce n’est pas assez intéressant. Alors on se tourne vers le ludique ! Voilà la boucle est bouclée ! 

Mais la source du problème est bien la quasi-mono-diète de grammaire ou de maths qui entraine cette situation. On cherche à rendre coloré et ludique les apprentissages parce qu’on en fait tellement, cela devient tellement pénible, qu’on se met en quatre pour conserver l’attention des enfants avec de l’amusement. 

« Nous avons oublié que la connaissance est vitale ; et enfants comme adultes, nous souffrons d’esprits sous-alimentés. »

Mais lorsqu’on met VRAIMENT la pédagogie Charlotte Mason en place, nous n’avons plus besoin de tous ces artifices. Parce que la variété et la durée des leçons remplissent le besoin de nourriture intellectuelle de l’enfant, parce que cela permet de maintenir son attention et sa curiosité, et donc nous n’avons pas besoin de chercher à prendre le poisson et le ferrer par des mots croisés, des jeux de carte et des illustrations amusantes.

Permettez-moi d’insister : le problème vient de la quantité et de la durée de maths et de grammaire, pas des matières en elles-mêmes. Le problème n’est pas les maths, le problème n’est pas la grammaire, le problème est que nous en faisons trop, trop longtemps, trop souvent.

Charlotte Mason utilisait un bon manuel de maths et un bon manuel de grammaire pour enseigner ces matières. Pas des romans, pas des jeux, des manuels.

Pourquoi ça fonctionne ?

Parce que l’enfant ne faisait pas que ces deux matières.

Voyons voir un emploi du temps type proposé dans les écoles de Charlotte Mason. Par exemple, cet emploi du temps de Form I (pour les enfants de CP à CE2) : 

Prenons le lundi par exemple, nous avons : 

  • Ancien Testament – 20 minutes 
  • Géographie – 20 minutes
  • Récitation – 10 minutes
  • Langue étrangère – 10 minutes
  • Arithmétiques – 20 minutes
  • Exercices physiques – 15 minutes
  • Danse ou Jeux – 15 minutes
  • Lecture de contes – 20 minutes
  • Ecriture (copie) – 10 minutes
  • Lecture (travail d’apprentissage de la lecture par l’enfant) – 10 minutes

10 matières mises en place sur 2h30, dont 30 minutes sont consacrées à une forme de pause/temps récréatif où l’enfant fait des exercices corporels, joue ou danse pour développer ses qualités physiques. Ce n’est pas du chahut.

Donc disons 2h pour mettre en place 8 matières. 

Deux heures – certains trouveront cela beaucoup pour des enfants de 6-7 ans. Le secret réside dans la variété. Essayez de tenir des enfants de cet âge pendant 2h avec des jeux de maths et de conjugaison, il vous faudra beaucoup de patience pour peu de résultats. 

D’autres trouveront peut-être que ce n’est pas assez. Et cela probablement parce qu’ils sont dans le cercle vicieux du « mon enfant ne retient rien, donc j’en rajoute, il ne fait pas d’efforts, donc j’en rajoute », etc.

Voyons voir le programme de Form II (CM1 à 6e) :

Prenons le jeudi, nous avons : 

  • Ancien Testament – 20 mn
  • Arithmétiques (dont calcul mental oral) – 30 mn
  • Histoire d’un pays voisin – 30 mn
  • Chants et jeux (pause récréative) – 30 mn
  • Questions sur cartes – 10 mn
  • Analyse grammaticale – 30 mn
  • Langue étrangère – 30 mn

Chaque jour de la semaine se déroule sur le même modèle : en veillant toujours à équilibrer les matières plus cérébrales ou logiques type mathématiques, exécutives type écriture, et imaginatives comme la géographie ou la lecture de contes. En résumé, en proposant à l’enfant un festin complet et équilibré de mets délicieux.

Tout est dans l’équilibre. Et aucune de ces matières ne prend le pas sur les autres. Toutefois, parce qu’à cet âge les enfants ont plus de travail en mathématiques et en lecture (Form I), ils ont des leçons courtes chaque jour. Mais cela ne signifie pas que si vous travaillez sur 3 jours dans la semaine, il faut rattraper ce temps de travail. Vous n’allez pas doubler le temps de mathématiques. C’est une durée pour la leçon, il n’y a pas d’objectif de durée sur la semaine. 

Leçons courtes et variété des matières, c’est la clef. Pas le ludique.

Alors aucun amusement dans cette pédagogie ? On parle bien de pédagogie et donc de temps de travail. Non, pas d’amusements pendant le travail. Pas d’apprentissages sous forme de jeux. Et est-ce que les enfants s’ennuient ? Est-ce que c’est trop difficile ? 

Non, parce qu’ils ne font pas que des maths et de la grammaire, et ne sont donc pas lassés.

Non, parce qu’on ne leur donne pas une leçon de géographie à partir d’un manuel sec, mais à partir de récits. 

Car la pédagogie de Charlotte Mason repose sur des méthodes. Des méthodes physiologiques, c’est-à-dire qui respectent la physiologie humaine, adaptées à la matière et à l’âge. 

On pourrait résumer cette méthode de façon très très raccourcie à : 

  • rappel de la leçon précédente, 
  • Lecture d’un livre vivant (pas ludique !),
  • Narration.

Mais dans les faits c’est plus complexe et beaucoup plus varié selon les matières. 

Par exemple, en géographie, à 6 ans, les enfants vont aussi apprendre les formes géographiques en les modelant avec du sable ou de l’argile. 

De la lecture des contes, va découler le dessin de certaines scènes ou personnages. 

En histoire, on va travailler avec une frise chronologique très simple ou un Livre des siècles (à partir de 10 ans). 

En étude de la nature, on va compléter avec énormément de sorties dans la nature et des illustrations ou diagrammes.

Il n’y a pas d’ennui, car il y a de la variété à la fois dans les matières mais aussi dans les méthodes de leçons.

Il n’y a pas d’ennui car l’enfant n’a tout simplement pas le temps de s’ennuyer : au bout de 20 minutes maximum, il passe à une autre matière. Ce temps peut monter exceptionnellement à 45 minutes pour certaines matières au collège et lycée. Mais jamais plus.

Les difficultés peuvent être surmontées car nous n’allons pas insister sur la quantité mais sur la qualité : en écriture, on va préférer qu’il écrive « trois beaux “a’’ » plutôt que finir sa page d’exercices. L’écriture, à 6 ans, est toujours limitée à 5-10 minutes. 

Un sablier, un chronomètre ou l’horloge du salon, sont de précieux alliés pour mettre en place les bonnes habitudes. Ne pas déborder, même quand la leçon n’est pas finie, même quand on aurait aimé que l’enfant fasse plus. Quitte à revenir plus tard ou le lendemain sur la tâche inachevée.

Qu’il fasse de son mieux, et qu’il sache que l’éducation « doit tirer parti de toutes les forces qui sont en nous », voilà le credo de Charlotte Mason.

« Les petits efforts obtiennent de grandes récompenses, et nous percevons que l’éducation que nous donnons surpasse tout ce que nous espérions ou imaginions. »