Auriez-vous déjà imaginé lire Plutarque à vos enfants avant de connaître la pédagogie de Charlotte Mason ? Peut-être vous demandez-vous si c’est réalisable, si cela demande beaucoup de préparation et de connaissances. Dans cet article, je vais partager avec vous mon expérience avec la lecture de Plutarque que j’ai commencée il y a 3 ans. Ces lectures n’ont pas toujours été linéaires, parfois je me suis demandée si lire Plutarque était essentiel à la pédagogie de Charlotte Mason, parfois je me suis dit que ces lectures étaient trop difficiles, parfois j’ai trouvé qu’elles étaient géniales et apportaient tellement à la particularité de nos apprentissages. Mais comme toutes les choses avec lesquelles nous ne sommes pas familières, dont nous n’avons pas l’habitude, il y a des va-et-vient pour comprendre, se trouver, mettre en place, maintenir. Ce n’est donc pas un témoignage lissé que je vous apporte, seulement ce que j’ai appris après trois années de « Plutarque » dans nos vies.

Plutarque : entre citoyenneté et histoire

Les Vies de Plutarque, sont liées, dans les programmes de la PNEU, à l’enseignement de la citoyenneté. Charlotte Mason explique dans son volume 6 que les Vies aident les enfants à réfléchir aux notions de bien et de mal. La lecture de ces Vies répond également à l’enseignement de l’histoire puisque, grâce aux Vies de Plutarque, les enfants ont accès à des biographies vivantes. Dans son volume 1, Charlotte Mason écrit : « la lecture des Vies de Plutarque constitue la meilleure préparation à l’étude de l’histoire grecque ou romaine. »

Voici trois citations tirées d’articles traduits sur Charlotte Mason France :

« Si nous voulons proposer des idées au moyen de l’histoire ancienne sous forme de biographie, nous arrivons tout de suite à Plutarque, le prince des biographes. Nous conduisons les enfants directement à la source et leur présentons ce cher vieux monsieur réfléchi, qui leur raconte tranquillement, dans un langage simple, des histoires délicieusement imagées et qui n’omet pas un seul détail, de sorte que même l’enfant n’a plus de questions à poser. En outre, Plutarque était lui-même un pédagogue, il avait de grandes idées sur les responsabilités des parents, sur la formation des enfants, ainsi que sur les responsabilités des hommes d’État et des citoyens, ce qui fait que, bien que les « Vies » n’aient pas été écrites pour les enfants, elles sont admirablement adaptées à cette fin. » (Les « Vies de Plutarque » comme moyen d’éducation du citoyen, par Miss Amber sur Charlotte Mason France)

« L’aide la plus précieuse que nous puissions apporter à l’établissement de relations et au perfectionnement des facteurs qui constituent un citoyen du type le plus élevé, c’est de présenter à l’imagination des idées vivantes incarnant la maîtrise de soi, l’abnégation, la reconnaissance du plus grand bien par la considération du bien-être d’autrui. De telles idées contribueront à permettre à l’enfant (lorsqu’il arrivera à l’âge adulte) de s’identifier à la vie sociale et nationale, d’être un bon patriote, un gardien attentif de l’honneur de son pays et de sa justice (les deux ne devraient-ils pas, en fait, ne faire qu’un ?), à avoir un jugement raisonné et équilibré, à avoir une vision large des problèmes sociaux et politiques et, surtout, à faire preuve d’une grande tolérance, prompte à apprécier les droits et les opinions des autres. » (Comment nous enseignons la citoyenneté, par Miss Faunée)

« Ces Vies de Plutarque sont un élément essentiel du programme P.U.S., et il est difficile de surestimer leur valeur. En tant que langage, en tant que littérature, en tant que biographie, en tant qu’histoire, elles présentent en elles-mêmes un large champ d’éducation ; mais leur principale valeur éducative est le terrain qu’elles offrent pour la formation à la citoyenneté. Pensez à la gamme d’illustrations et d’applications qu’offrent des vies telles que celles de Jules César (que nous avons étudiée au trimestre dernier), de Caton, de Démosthène, d’Alexandre et d’Aristide le Juste. » (Comment nous enseignons la citoyenneté, par Miss Faunée)

Plutarque en pratique

Dans les programmes, Plutarque est mentionné pour la première fois en Form IIA, c’est-à-dire à partir de 10-11 ans environ ou CM1. Les leçons duraient 30 minutes en moyenne. Un enfant découvrait une Vie chaque trimestre (mis à part Alexandre le Grand et Pompée qui étaient lus sur deux trimestres).

Ce n’est pas l’enfant qui lit en autonomie mais l’adulte, à haute voix, car en tant que livre de première main non écrit expressément pour les enfants, il peut y avoir des omissions à faire.

En parallèle de la lecture de ces Vies, Charlotte Mason conseillait un dictionnaire sur l’antiquité de façon à pouvoir faire des recherches sur les noms, villes, événements mentionnés. Ce dictionnaire peut être remplacé par la barre de recherche Google à notre époque si vous le souhaitez…

Depuis plusieurs mois, je prélis les paragraphes de Plutarque la veille de la leçon. C’est assez rapide car je ne prévois de lire que 2 ou 3 paragraphes maximum, je fais ça au moment de mon temps de lecture du soir. Cela me permet de savoir de quoi nous allons parler le lendemain ; de faire des recherches de noms par exemples et présenter brièvement la leçon avant qu’elle ne commence. Avant, je me laissais un peu surprendre le jour même. Mais je trouve que Plutarque, contrairement à d’autres matières qui ne nous sont pas autant inconnues, nécessite un peu de préparation. Cette prélecture me permet de savoir où mettre l’emphase, de savoir si je dois préparer une carte, de repérer les sauts judicieux et les « paragraphes inutiles » (qui risquent de faire traîner en longueur la leçon et décrocher l’attention de mes enfants).

Voici comment se déroule une leçon :

  • on commence toujours par rappeler la leçon précédente : de quoi les enfants se souviennent. Nous pouvons les aider. Si c’est la première leçon, je présente quelques mots sur la Vie que nous allons lire. Pour cela, je m’aide des « Study Guide Texts » d’Ambleside Online. Mais je prends vraiment l’essentiel, c’est-à-dire la présentation du personnage. L’idée n’est pas de transformer la leçon en cours magistral. Globalement, plus vous parlez, plus vous risquez de perdre l’attention de vos enfants.
  • Comme j’ai lu le passage du jour la veille, j’introduits rapidement avec ce que nous allons lire (parfois en mettant un peu de suspens pour attiser la curiosité et capter l’attention).
  • Je lis ensuite un paragraphe à haute voix, clairement, dans le silence. Mes enfants écoutent attentivement. Ils peuvent dessiner ou prendre des notes, ou seulement écouter.
  • L’un d’eux propose une première narration. C’est-à-dire qu’il raconte ce dont il se souvient.
  • Je lis ensuite un deuxième paragraphe comme la première fois.
  • L’un d’eux (un autre enfant en général) fait la deuxième narration. Quand il a terminé, les autres peuvent compléter si besoin.

Généralement, je ne lis pas plus de 2 paragraphes car je trouve que chaque portion de texte est très riche d’idées. Vouloir en lire trop c’est prendre le risque de faire une indigestion ! De plus, je fais la lecture à tous mes enfants qui ont 12 ans, 8 ans et 5 ans (ma petite de 18 mois est là aussi pour prendre ses premières leçons de Plutarque ^^) ; l’écart d’âges fait que je ne dois pas chercher à capter leur attention trop longtemps sur un sujet si difficile. Mais, je peux vous témoigner que mes filles qui sont plus jeunes que l’âge auquel était lu Plutarque dans les programmes de la PNEU comprennent très bien ce que je lis.

Finalement, lire à voix haute me permet de participer activement avec mes enfants, ce qui fait que je peux aussi expliquer des mots ou une phrase qu’ils n’auraient pas bien compris. Par ailleurs, il y a toujours des choses intéressantes à discuter. En très peu de phrases, il y a beaucoup d’informations, beaucoup de nourriture pour l’esprit.

A la fin de la leçon, étant donné que toutes les narrations se sont faites à l’oral, je ne demande pas à mon aîné de 12 ans d’écrire une narration. J’essaie de faire en sorte que ce moment reste simple et je me concentre sur les discussions à l’oral. Pendant cette leçon, je fais tout pour rester humble. C’est-à-dire que je me mets au niveau de mes enfants et accepte de découvrir avec eux un texte et des personnes que je ne connais pas ou très peu. Je ne me place pas du tout dans un rôle d’enseignante ; nous sommes tous au même niveau quand nous lisons Plutarque.

Faut-il lire l’ensemble de la Vie ?

Chaque Vie n’a pas exactement la même longueur de texte. Il y en a certaines plus longues, d’autres plus courtes ; certaines plus complexes, d’autres plus simples. Mais ce qui est clair c’est qu’en lisant 2 ou 3 paragraphes chaque semaine, vous n’arriverez pas au bout de la Vie à la fin de trimestre. Je ne sais pas trop comment cela se passait dans les écoles de Charlotte Mason. Combien de pages étaient lues à chaque fois ? Est-ce que les Vies étaient lues entièrement ? etc.

De mon côté, je ne suis jamais arrivée au bout d’une vie à la fin du trimestre. Donc à partir de là, il me semble que deux choix s’offrent à nous : ou nous arrêtons la lecture de la Vie en ayant apprécié de la découvrir et en ayant pris ce qu’il y avait à prendre et nous passons à la suivante ; ou bien nous finissons la vie sur le temps dont nous avons besoin. Nancy Kelly, auteure du blog Sage Parnassus, qui a énormément d’expérience en matière de lecture de Plutarque, conseille la lecture de deux Vies par an.

Lire Plutarque est-ce indispensable ?

Je ne connais pas d’autres pédagogies qui aient mis l’accent sur la lecture des Vies de Plutarque. Il semble donc que ce soit une spécificité de Charlotte Mason. Toutefois, à travers les quelques biographies que j’ai lu sur des personnes issues d’un milieu bourgeois du XVIIIe ou XIXe, il semble que ces Vies fassent partie de la bonne éducation d’un enfant. Je sais que Rousseau et Montaigne les mentionnent dans leur plan éducatif ; George Sand et Manon Roland disent avoir lu ces Vies dans leurs lettres, quand elles étaient jeunes (Manon Roland avait 8 ans).

Fut un temps où je disais que Plutarque n’était pas essentiel, que l’on pouvait s’en passer. Mais je n’en suis plus convaincue. Je pense que cela apporte énormément au festin d’idées recommandé par Charlotte Mason. En fait, c’est en lisant le chapitre 25 de son Volume 2, intitulé « La grande prise de conscience » que j’ai compris que Plutarque faisait partie des piliers de cette pédagogie. Dans ce chapitre, elle dit que toute connaissance est divine et que le Saint-Esprit travaille avec nous, que nous pouvons faire en sorte, par notre éducation, de toucher nos enfants avec cette connaissance et ces idées vivantes, faites du souffle de vie du Divin éducateur.

« En supposant que nous soyons disposés à réaliser cette grande prise de conscience, que nous nous engagions à accepter et à inviter la coopération incessante de l’Esprit divin, chaque jour, à toute heure, dans, pour le dire résolument et clairement, le travail scolaire de nos enfants, comment devons-nous former notre propre conduite pour rendre cette coopération active, ou même possible ? Il nous est dit que l’Esprit est la vie ; par conséquent, ce qui est mort, sec comme de la poussière, de simples os nus, ne peut avoir aucune affinité avec Lui, ne peut qu’étouffer et tuer ses influences vitalisantes. Une première condition de cet enseignement vitalisant est que toute la pensée que nous offrons à nos enfants soit une pensée vivante ; aucun résumé sec de faits ne fera l’affaire ; une fois donnée l’idée vitalisante, les enfants accrocheront volontiers les faits à l’idée comme à une cheville capable de soutenir tout ce qu’il est nécessaire de retenir. Nous commençons en croyant que les enfants sont des êtres spirituels aux pouvoirs immenses – intellectuels, moraux, spirituels – capables de recevoir et de jouir constamment des intuitions de la conversation intime avec l’Esprit Divin. […] Nous reconnaissons que l’histoire, pour lui, consiste à vivre la vie de ces fortes personnalités qui, à un moment donné, laissèrent leur empreinte sur leur époque et leur pays. Ce n’est pas le genre de choses que l’on peut tirer de beaux petits livres d’histoire pour enfants […]. Nous amenons l’enfant aux sources vivantes de l’histoire – un enfant de sept ans est tout à fait capable de comprendre Plutarque, dans les propres mots (traduits) de Plutarque, sans aucune dilution et avec peu d’explications. Donnez-lui une pensée vivante de ce genre, et vous rendrez possible la coopération de l’Enseignant vivant. L’enfant progresse à pas de géant, et vous vous en étonnez. » (Charlotte Mason, Parents et Enfants)

Quelques ressources pour lire Plutarque

Plutarque a été traduit en français par deux principaux traducteurs : Alexis Pierron et Dominique Ricard. Evidemment il en existe d’autres, mais ce sont les deux traducteurs que je recommande. Leurs traductions sont disponibles gratuitement sur Remacle.org. J’ai, pour ma part, les Vies Parallèles traduites par Pierron éditées par Flammarion (en plusieurs tomes). Dans ces livres, la traduction a été révisée par Françoise Frazier qui l’a rendue un peu plus complexe (j’ai l’impression) ; mais finalement la différence est mince. Si vous pré-lisez, et lisez un petit peu seulement, cela fonctionne.

Si vous ne vous sentez décidément pas prêt à lire Plutarque mais que vous aimeriez trouver une alternative, je vous propose 4 ouvrages :

Alors, avez-vous déjà lu Plutarque à vos enfants ? Quand est-ce que vous sautez le pas ?