C’est reparti pour un nouvel article de fond sur la pédagogie Mason ! Après avoir décortiqué l’enseignement de la géographie, je vous propose de comprendre pourquoi l’Histoire était une matière importante pour Charlotte Mason, comment elle la faisait étudier et la façon dont j’ai construit les programmes Nos Jours Dorés pour combiner les programmes de Charlotte Mason, les recommandations de l’Education Nationale et le système de cycles sur 3 ans… Hou, je vous le dis, j’en ai eu des sueurs froides quand j’ai dû organiser tout ça (et j’en ai de nouveau rien que d’y repenser !) ^^

Compte tenu de la grande quantité de choses à dire sur cette matière, j’ai décidé d’écrire une série d’articles plutôt qu’un seul article de la taille d’un petit roman ^^ Il y aura donc :

  • le premier (celui-ci) qui explique les points importants de l’enseignement de l’histoire avec la pédagogie Charlotte Mason et notamment l’importance de l’utilisation des livres vivants ;
  • le second passera en revue les différents outils et supports utilisés en histoire avec la pédagogie Charlotte Mason ;
  • le troisième, présentera la progression de chaque Form dans les programmes d’enseignement de Mason, et la progression dans les programmes Nos Jours Dorés ;
  • un quatrième article bonus abordera l’enseignement de la préhistoire avec cette pédagogie !

Êtes-vous prêts ? C’est parti !

Pourquoi étudier l’Histoire ?

L’Histoire est une matière très importante dans la pédagogie Charlotte Mason. En effet, elle est le « pivot sur lequel le programme s’articule », la seule matière « capitaine » dont dépendent d’autres matières.

Comme vous le verrez dans les articles suivants, l’histoire du pays guide l’étude d’un autre pays, l’histoire du monde, et il a aussi une influence sur le programme de littérature, voire parfois sur le choix des Vies de Plutarque.

Alors pourquoi cette matière était aussi importante ? Il y a deux raisons principales :

L’histoire nourrit l’esprit d’idées

Lorsque j’avais peut-être 17 ans, je me souviens avoir lu un roman historique vraiment génial. J’en ai malheureusement oublié le titre et le contenu, mais bizarrement, je me souviens de la sensation que j’ai eue une fois la lecture terminée : pourquoi n’apprend-on pas l’histoire de cette façon à l’école ?

Bien sûr, à l’époque, je ne connaissais pas Charlotte Mason, je n’avais pas d’enfants et j’étais loin de m’imaginer faire un jour l’école à la maison, mais cette idée qu’un livre vivant pouvait nous apprendre mieux et bien plus qu’un cours magistral et un manuel d’histoire s’était déjà formée en moi. Le terreau était fertile pour accueillir les idées de Mason !

Alors, bien sûr, l’histoire sert le même premier objectif que la géographie : il nourrit notre imagination.

Charlotte Mason écrit dans son volume 1 : « Les enfants devraient avoir la joie de vivre dans des contrées lointaines, dans la peau d’autres personnes, à d’autres époques… une charmante double existence ; et cette joie, ils la trouveront, pour la plupart, dans leurs livres d’histoire. Leurs leçons d’histoire et de géographie devraient également cultiver leurs pouvoirs conceptuels. Si l’enfant ne s’imagine pas vivre à l’époque de sa leçon d’histoire ou ne se sent pas à son aise dans les lieux décrits dans son livre de géographie, eh bien, ces leçons n’atteindront pas leur but. »

Est-ce que vous vous imaginiez vivre à l’époque de Charlemagne pendant vos cours de 6ème ? Est-ce que Pépin le Bref avait votre intérêt ? Vous souvenez-vous même de ce personnage historique ? Personnellement, je ne me souviens que de l’enchaînement des noms des dynasties : Mérovingiens, Carolingiens, Capétiens… D’ailleurs, je les mélangeais.

Je pense qu’un récit tel que celui de Pépin le Bref descendant dans l’arène pour terrasser, d’un seul coup d’épée, un lion et un taureau, comme raconté dans l’histoire de France de Marshall aurait déjà un peu plus marqué mon intérêt et mon imagination !

Le fait de nourrir son imagination, sa culture, d’obtenir des idées est déjà la première réponse au « pourquoi enseigner l’histoire ».

L’histoire forme le citoyen et sert l’humanité

Et cette réponse conduit à une deuxième réponse plus profonde, qui est en fait l’objectif le plus important de Mason avec l’histoire.

Cette matière sert à former le citoyen, elle aiguise son esprit critique, elle ouvre le regard, le cœur, l’intelligence, et elle fait ainsi progresser sa nation et l’humanité :

« C’est une grande chose de posséder une page d’histoire en toile de fond de ses pensées. Même si nous ne nous souvenons pas de telle ou telle circonstance, « l’imagination est échauffée » ; nous savons qu’il y a beaucoup à dire des deux côtés de chaque question et nous sommes sauvés de la cruauté de l’opinion et de la témérité de l’action. Le présent s’enrichit ainsi de la richesse de tout ce qui a précédé. […] Pour nous, tout particulièrement, qui vivons dans l’une des grandes époques de l’histoire, il est nécessaire de connaître ce qui est arrivé dans le passé pour pouvoir penser avec impartialité à ce qui se passe aujourd’hui. » (vol. 6)

D’ailleurs, Charlotte Mason est la seule pédagogue que je connaisse à faire étudier l’histoire d’un autre pays autant que le sien. Et elle l’explique ici :

« Nous ne pouvons pas vivre sainement si nous ignorons que les autres peuples sont comme nous, avec quelques différences, que leur histoire est comme la nôtre, avec quelques différences, et qu’ils ont aussi été représentés par leurs poètes, leurs artistes et leurs écrivains. » (vol. 6)

Elle invite ainsi tous ceux qui ont la charge d’éduquer les enfants à se poser la question de leur responsabilité quant à l’avenir du monde :

« Nous vivons une époque critique pour tout le monde, mais c’est une période éminemment critique pour les enseignants, car c’est à eux qu’il appartient de décider s’il faut viser le bien personnel ou le bien général, si l’éducation doit être un simple moyen de s’en sortir ou un instrument de progrès général vers une pensée élevée et une vie saine, et par conséquent un instrument du plus grand bien national. » (vol. 6)

La pression ! Mais si je vous disais, qu’en fait, pour servir cet objectif, il faut surtout choisir les bons livres ?

Les livres vivants pour l’Histoire

Comme pour la géographie, l’histoire est un sujet que j’ai beaucoup étudié et réétudié au fur et à mesure du temps afin d’en comprendre toutes les nuances d’application. Par ailleurs, j’ai également travaillé les supports utilisés avec cette matière, car les quelques livres généralistes existant en français ne me semblaient pas assez vivants, surtout pour les premières années.

J’ai donc traduit et réédité de nombreux livres avec la collection Nos Jours Dorés, notamment L’histoire de France de H.E. Marshall (en 3 tomes) qui est pour moi le meilleur livre vivant sur l’histoire de France. Il est écrit par une Anglaise, un comble n’est-ce pas ? À vrai dire je crois qu’il présente l’avantage de ne pas avoir de parti pris dans notre histoire nationale… Je pense que nos historiens français sont en général :

  • soit partisans et nationalistes à outrance,
  • soit réactionnaires à l’histoire nationaliste, et donc « déconstructivistes » (ce mot existe-t-il ?) voire dégradants.

Le livre de Marshall est un juste milieu : il conserve le narratif national avec des récits qui font appel à l’imagination, mais il sait aussi être juste et honnête sur les bonnes et mauvaises actions d’un roi ou d’un empereur…

Quelques principes à retenir pour choisir ses livres

  • Les livres sont fondamentaux dans cette pédagogie. Attention pas n’importe quel livre ! J’espère que vous êtes assez familiers avec le concept de livre chez Charlotte Mason : peu importe qu’ils soient courts ou longs, de première ou de seconde main, ils doivent véhiculer des idées, raconter des anecdotes intéressantes, contenir des épisodes brillants et des incidents dramatique, rendre l’enfant familier avec les personnages et l’époque étudiés… En bref, ils doivent être vivants !
  • les livres niais et enfantins, et les résumés doivent être écartés. Charlotte Mason croyait en l’intelligence des enfants et leur capacité à comprendre des textes bien écrits. Elle disait : « Lorsque vous réfléchissez aux ressources à utiliser pour enseigner intelligemment l’histoire, évitez la plupart des livres d’histoire écrits spécialement pour les enfants ; et ensuite, tous les recueils, compte-rendus et résumés, quels qu’ils soient. » (vol. 1)
  • Charlotte Mason incluait les légendes historiques et les personnages légendaires qui, s’ils ne sont pas réels, font partie de notre patrimoine et permettent de saupoudrer un peu de merveilleux dans les leçons d’histoire. Les légendes des saints, de Robin des bois, d’Arthur, de Mélusine, de la bataille de Ronceveaux contre les Sarrasins… sont autant de récits entre Histoire et littérature ; et leur point commun est qu’ils servent à peupler l’imagination de l’enfant, à transmettre le goût pour l’histoire et à nourrir le terreau des relations qu’il tissera tout au long de sa vie.

Types de livres utilisés en pédagogie Mason pour l’Histoire

À présent, passons en revue les types de livres utilisés en pédagogie Mason :

Les livres généralistes

Les livres généralistes peuvent concerner l’histoire de France, d’Europe, du monde, d’un autre pays, de l’antiquité… Bref, ils sont le squelette de l’histoire et offrent une vue ordonnée et chronologique. Les livres généralistes étaient utilisés dès le début du formel avec Charlotte Mason (vers 6-7 ans), mais ils évoluent au fur et à mesure que les enfants grandissent : au début, ils s’attachent à dégager les anecdotes amusantes ou dramatiques d’un règne par exemple, puis ils deviennent de plus en plus complexes et généraux.

Parmi les livres généralistes sur l’histoire de France, on trouve L’histoire de France de H.E. Marshall (convient dès 6-7 ans), Decaux raconte l’histoire de France aux enfants (plutôt à partir de 10 ans), L’histoire de France d’Albert Malet (à partir de mi-collège car devient plus « grandes lignes »), Histoire de France de Jacques Bainville ou d’André Maurois…

Pour l’histoire du monde, il y a par exemple L’Histoire des hommes de Suzanne Citron (disponible gratuitement), Brève histoire du monde d’Ernst Gombrich…

Pour l’histoire d’autres pays, il y a celles que j’ai publié : L’histoire d’Angleterre de H.E. Marshall et L’histoire d’Espagne de Charles Morris et John Bonner. André Maurois a également écrit une histoire d’Angleterre, peut-être plus accessible pour fin collège.

Les vieilles chroniques

À ce livre « squelette », Charlotte Mason conseillait la lecture de vieilles chroniques médiévales. Elle n’en conseille pas beaucoup mais dit que la lecture d’une seule vieille chronique peut faire beaucoup pour l’éducation d’un enfant :

« … laissez-les s’imprégner de l’esprit de l’histoire en lisant, au moins, une vieille Chronique écrite par un homme qui a vu et connu ce sur quoi il a écrit, et qui ne l’a pas obtenu de seconde main. Ces vieux livres sont plus faciles et plus agréables à lire que la plupart des ouvrages modernes sur l’histoire, parce que leurs auteurs connaissent peu la ‘dignité de l’histoire’ ; ils murmurent agréablement comme un ruisseau de forêt, vous racontent ‘tout’, vous remuent le cœur avec l’histoire d’un grand événement, vous amusent avec des reconstitutions et des spectacles, vous rendent intimes avec les grands personnages et amicaux avec les humbles. Ils conviennent parfaitement aux enfants dont l’âme avide veut découvrir les personnes vivantes qui se cachent derrière les mots du livre d’histoire, sans se soucier du progrès, des statuts ou de quoi que ce soit d’autre que les personnes pour lesquelles l’histoire n’est, dans l’esprit de l’enfant, qu’une mise en scène pratique. Un enfant qui a été transporté à travers un seul vieux chroniqueur de cette manière a une meilleure base pour toute formation historique que s’il connaissait toutes les dates, tous les noms et tous les faits qui ont jamais été bachotés pour l’examen. » (Charlotte Mason, vol. 1)

Parmi les vieilles chroniques, on trouve par exemple : L’Histoire des rois francs par Saint Grégoire de Tours, Vie de Charlemagne par Eginhard, Histoire des Normands par Guillaume de Jumièges, Histoire de Guillaume le Conquérant par Guillaume de Poitiers, Vie de Louis VI le gros par Suger, Histoire anonyme de la première Croisade, Vie de Saint Louis par Jean de Joinville, Chroniques par Jean Froissart, Journal d’un bourgeois de Paris

On trouve souvent gratuitement ces vieilles chroniques sur Gallica ou Remacle.org, sinon elles sont souvent publiées par des éditeurs tels que Les belles lettres, Lettres Gothiques, Folio classique ou encore Mercure de France.

Les biographies et romans historiques

Lire un livre qui donne les grandes lignes de l’histoire n’est pas suffisant ; il ne représente que le squelette de l’Histoire, une trame qui fait tenir le tout ; alors pour étoffer ce squelette, pour lui faire prendre vie, Charlotte Mason conseillait d’opter pour la lecture de biographies.

« L’erreur fatale est de penser qu’il faut apprendre les « grandes lignes », ou une petite édition de toute l’histoire de l’Angleterre ou de Rome, tout comme il faut couvrir la géographie du monde entier. Laissez-le, au contraire, s’attarder agréablement sur l’histoire d’un seul homme, d’une courte période, jusqu’à ce qu’il pense les pensées de cet homme, qu’il soit à l’aise dans les manières de faire de cette période. Même s’il ne lit et ne pense qu’à la vie d’un seul homme, il se familiarise en réalité avec l’histoire de toute une nation pendant toute une époque. Laissez-le passer une année d’intimité heureuse avec Alfred, « le conteur de vérité », avec le Conquérant, avec Richard et Saladin, ou avec Henry V – le Henry V de Shakespeare – et son armée victorieuse. Permettez-lui de connaître les grands personnages et les gens du peuple, les manières de la cour et de la foule. Permettez-lui d’apprendre ce que les autres nations faisaient pendant que nous, chez nous, faisions ceci et cela. S’il en vient à penser que les gens d’un autre âge étaient plus vrais, plus généreux, plus simples d’esprit que nous, que les gens d’un autre pays étaient, à un moment donné, en tout cas, meilleurs que nous, eh bien, tant mieux pour lui. » (vol. 1)

Cette recherche de biographies et de romans historiques est probablement la partie la plus intéressante. Vous pouvez trouver quelques suggestions sur ma liste de livres vivants mais n’hésitez pas à partager vos coups de cœur !

Les Vies de Plutarque

Plutarque était plutôt inclus dans la matière « citoyenneté » car Mason considérait que les Vies choisies permettaient d’avoir des réflexions intéressantes sur le caractère et sur la moralité. Mais bien sûr, leur apport historique et littéraire est indéniable :

« La lecture des Vies de Plutarque constitue la meilleure préparation à l’étude de l’histoire grecque ou romaine… les enfants sont tout à fait capables d’assimiler des idées intelligentes dans un langage intelligent, et ne devraient en aucun cas être exclus de ce qui se fait de mieux sur la période qu’ils étudient. »

Conclusion

Bien sûr, aujourd’hui, je pense que nous avons la chance d’avoir d’autres supports vivants comme des films historiques, des séries, des dessins animés (mes enfants regardent « Les mystérieuses cités d’or » en ce moment, et ils se régalent), des podcasts (comme Nota Bene). Mais je pense qu’il est important de garder à l’esprit que cela vient en complément de livres bien écrits sur l’histoire et d’un festin vivant et riche. L’acte de lire et de narrer est la base de la pédagogie Mason, cela constitue le travail de l’élève, ses efforts actifs pour tendre vers la connaissance et la pensée, pour se relationner avec le monde présent et passé, avec les hommes et les femmes qui ont marqué l’histoire, pour aiguiser son style et son sens critique.

Et comme un heureux hasard, au moment où je finalise cet article, je lis cette phrase du volume 3 de Mason pendant ma séance matinale de traduction :

« La science fait tant pour nous de nos jours, la nature est si proche de nous, l’art déploie tant de significations pour nous, le monde devient si riche pour nous, que nous risquons de négliger l’art de tirer notre subsistance des livres. »

Oui le progrès nous a donné internet, des podcasts et Chat GPT à qui il suffit de poser une question pour avoir une réponse. Tous ces outils constituent de grandes avancées. Mais ils ne remplacent pas les livres dans leur capacité à faire grandir notre âme, notre esprit, à nous faire réfléchir, à nous émouvoir, à nourrir notre esprit et nos sentiments, à élever notre être profond. Les livres ont ce pouvoir d’aller toucher notre ADN, à s’infiltrer dans les molécules de notre corps physique et spirituel, et même dans ce qui se dégage de nous.

D’ailleurs, j’aime beaucoup cette citation qui dit : « Dans la lecture solitaire, l’homme qui se cherche lui-même a quelque chance de se rencontrer.”

Les bons livres ont cette capacité à nous faire ressentir la beauté du monde, à nous rapprocher de la vérité. C’est précieux <3

Je vous dis à très vite pour la suite !